MARQUEE AU FER ROUGE
- Fleur Zeta

- 7 oct. 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 oct. 2025
Alors que l’humanitaire vit l’une des pires crises financières de son histoire et que son personnel est de plus en plus tourmenté entre le besoin d’apporter assistance et la nécessité de se prendre soi même en charge, moi j’émerge petit à petit d’une expérience médicale qui m'a marquée au fer rouge. Elle a été tellement forte que j’ai eu du mal pendant un an à la mettre par écrit.
Mon but ici étant de vous partager ce que je vis afin que les autres aient une petite idée de ce que c’est qu’être une femme humanitaire, seule et entêtée, alors je vais vous faire part aussi de cette expérience.Qui sait, elle sauvera peut etre une vie un jour?
Chaque expérience que j’ai vécue et chaque choix que j’ai fait m’ont menée exactement où je devrais être. De Douala à Amman, il n’y a pas un moment que j’ai regrettée jusqu’à cette expérience de l’année 2024, qui partant de besoins que je dirai gérables, m’a emmené à mettre en péril ma santé mentale et même à risquer ma vie.
L’humanitaire a ouvert mon esprit au monde et il m’a guérie d’un deuil en me livrant milles autres raisons de célébrer la vie, et l’expérience médicale que je vais vous raconter fait certes partie de ma vie d’humanitaire mais elle restera aussi l’un des témoignages vibrants que je partagerai toujours pour promouvoir la santé mentale, encourager tout humanitaire à ne jamais s’isoler et surtout a avoir une foi ferme en quelque chose qui permette de s’accrocher à la vie. Moi j’ai choisi la foi en Dieu.
Alors, pour parler de mon expérience médicale de 2024, je dirai avant toute chose que j’ai peur de ne m’être pas encore réveillée. L’expérience a été si dure que je me demande parfois si je m’étais vraiment réveillée ou si je suis restée bloquée dans autre réalité autre que celle de ma vraie vie.
Tout a commencé par une simple obsession d’arranger mon alignement dentaire. J’ai toujours eu des problèmes de dents depuis toute petite. Je me rappelle même avoir subie une petite chirurgie au cou lorsque j'etais enfant, pour enlever un ganglion qui avait grossie après une carie sur l’une de mes dents. J’ai donc grandi avec un complexe d’un sourire non esthétique à cause de mes dents. Ainsi, dès que j’ai pu gagner un peu d’argent, l’idée de me faire corriger ce problème d’alignement dentaire pour avoir un beau sourire s’est insinuée dans mon esprit.
J’avais commencé par consulter un dentiste après un autre durant trois ans et malgré que chacun me demandait de consulter d’abord un spécialiste pour une masse qui était apparue dans ma bouche, sous mes dents, je m’obstinais plutôt à changer de dentiste et de pays. Jusqu’à ce qu’un jour je rencontre une dentiste plus obstinée que moi qui m’a référé à un chirurgien orthodontiste parce que, disait-elle, la situation est bien plus grave que mon inquiétude d’alignement dentaire. Alors je suis allée rencontrer ce chirurgien.
Ce dernier, après des radios et analyses, m’a dit qu’il s’agissait d’une tumeur mais qu’il fallait faire une biopsie pour déterminer si elle était cancéreuse ou bénigne. C’est là que j’ai réalisé qu’effectivement j’avais un sérieux problème. On était en fin 2023 et ça faisait trois ans que cette tumeur grandissait dans ma bouche.
Alors la longue attente des résultats de la biopsie a commencé. Deux mois après, j’ai eut la semi-bonne nouvelle. C’était certes une tumeur mais bénigne bien que à tendance évolutive c’est-à-dire qu’elle croissait en taille. Le chirurgien m’a expliqué qu’il fallait urgemment l’enlever pour éviter qu’à long terme elle brise mes os de mâchoires ou provoque d’autres complications. J’étais sceptique. De plus il m’expliquait une procédure chirurgicale non seulement couteuse mais aussi compliquée : prélever un os de ma hanche pour la greffer à ma mâchoire après avoir enlever la tumeur. Convalescence évaluée entre trois et six mois. Je me rappelle qu’à l’époque je m’étais dit que je ne pouvais obtenir ce niveau de couverture de mon assurance (plus de 50.000 euros) et me permettre de m’absenter de mon travail alors que je venais d’être promue et affectée dans un nouveau pays où je devais faire mes preuves. Alors je suis allée consulter un autre médecin.
En fait, ma cheffe me conseillait d’aller en Inde ; une collègue médecin me conseillait, elle, de consulter simplement un autre spécialiste sur place ; et ma coach de yoga me parlait d’une amie dont le fils avait eu une expérience similaire et son chirurgien avait fait un très bon travail.
L’Inde, non. Je ne connaissais personne là-bas. Un autre médecin sur place, oui, mais celui de ma collègue était en voyage hors du pays tandis que celui de ma coach de yoga, lui, était disponible alors je suis allée le voir.
Après avoir étudié les scans et radios que j’avais fait au préalable avec le précédent chirurgien, il m’a donné le même diagnostique en insistant qu’une opération urgente était nécessaire pour enlever cette tumeur car, selon lui, une tumeur silencieuse même bénigne était plus dangereuse que celle qui se faisait sentir très tôt. Son devis était la moitie du devis de son confrère et sa méthode plus attractive : enlever la tumeur et remplacer le morceau d’os enlevé, par un métal avec lequel je pourrai vivre sans problème.
Alors j’ai contacté mon assurance et présenté les deux devis. Evidemment le deuxième devis a été leur préférence et il me convenait aussi parce q'en fait, je devais payer toutes les factures et soumettre plus tard pour remboursement, de plus, je ne voulais pas être ouverte à deux parties de mon corps comme le proposait le premier chirurgien, ni être absente au travail pendant plusieurs semaines. Ce qui est ironique c’est que j’ai finie par le faire plus tard.
L’opération a donc été programmée. J’ai pris un congé maladie de deux semaines au boulot. Malgré l’insistance de ma cheffe qui me conseillait de faire venir quelqu’un de la famille j’ai dit non, je vais gérer.
Je me suis donc fait opérer toute seule au moyen orient, en Jordanie, avec pour seul accompagnant une collègue qui était ma cheffe.
Anesthésie générale. Cinq heures au bloc opératoire. Réveil un peu difficile. Trois jours supplémentaires en observation à l’hôpital avec quelques visites journalières de mon chirurgien. Et puis sortie de l’hôpital avec une ordonnance pour des calmants et des antibiotiques. Rendez-vous une semaine plus tard pour suivi.
Le jour où je sortais de l’hôpital il pleuvait, d’ailleurs c’était encore l’hiver. J’avais froid. J’avais mal. J’étais seule et j’étais faible. Jusque-là je continuais de me dire : je vais gérer. Ça va aller.
Une semaine plus tard : Suivi chez mon chirurgien et d’un ton convaincant il dit : « ça évolue bien. D’ici un mois tu seras sur pieds et dans trois mois on t’installera des implants dentaires ». Pourtant je ne pouvais toujours rien manger de solide, que des compotes ou bouillies ou bouillons ; j’avais toujours mal et je me sentais de plus en plus faible. « C’est normal » disait -il. Solution aux douleurs ? des calmants encore plus forts. Résultats : je commencai à avoir des insomnies ; des hallucinations qu’on pourrait attribuer au délire dû aux anti-douleurs.
Je repris le travail deux semaines après mon opération mais à peine deux jours plus tard je demandai un autre congé maladie car il m’était soudain apparu évident que je ne pouvais pas travailler. Ma mâchoire enflait de plus en plus ; je ne pouvais plus parler normalement ; la nuit j’avais des insomnies, je délirais et je me sentais partir tellement ma fatigue était extrême.
Je n’arrêtais pas d’appeler mon médecin pour lui dire que je ne me sentais vraiment pas bien et lui il me répondait à chaque fois que c’était normal, ça irait mieux d’ici peu.
Au bout d’un mois, je commençai à sombrer dans la dépression. Je pleurais tout le temps. J’avais des pensées de mort à longueur de journée. Mon corps gonflait partout accompagné de douleurs aux os. C’est ainsi qu’un matin, finalement alarmé par mon état, mon chirurgien me recommanda d’aller rapidement à l’hôpital. J’appelai un ami qui m’emmena aux urgences où on découvrit que j’avais une anémie extrême. Je fus transfusée d’urgence et je me sentie tout de suite un peu mieux mais pas ma mâchoire, qui ne désenflait pas.
Les pensées de mort qui n’arrêtaient pas de trotter dans ma tête m’emmenèrent à me confier à une collègue psychologue qui me referra à un spécialiste externe pour suivi. C’est ainsi que je commençai une thérapie qui s’avéra être une guérison de mon mentale bien au-delà même de la dépression causée par mon opération chirurgicale.
Je continuai les suivis chez mon chirurgien toutes les deux semaines pendant six mois. Pendant un moment tout semblait aller plutôt bien jusqu’au jour où ma situation s’est subitement mise à empirer. Au lieu de continuer à guérir, tout dégringolait ; je passais d’un anti biotique à l’autre parce que j’avais des infections a répétitions. De plus, le métal dans ma bouche avait déformé ma mâchoire et mon visage. Puis jour, mon médecin m’annonça qu’il fallait refaire une autre opération pour repositionner le métal dans ma mâchoire.
Lorsqu’il m’annonca qu’il fallait une autre opération je compris enfin qu’il me fallait trouver solution ailleurs. Alors je pris rendez-vous avec un spécialiste maxillo-faciale en France pour une consultation.
A la consultation avec le spécialiste, le verdict était pire que ce que j’imaginais. Mon corps rejetait le métal dans ma mâchoire et par conséquent le métal m’avait causé une infection généralisée. Pour me sauver et sauver le reste de ma mâchoire, il fallait une deuxième opération très lourde. Il fallait donc, enlever le métal, prélever l’os d’une jambe pour greffer à la mâchoire, passer une semaine en réanimation et un mois d’hospitalisation. Le tout à 55.000 euros minimum. Ironique, parce que en fait, quelques mois plus tôt, au début de toute cette folie, j’avais rejeté une proposition similaire d’un chirurgien avec une procédure et un cout similaire. J’avais voulu aller vers une procédure qui me semblait facile et résultat, j’avais bousillé toute une mâchoire.
Je négociai avec mon assurance pendant un mois pour me faire couvrir entièrement de cette deuxième opération. Dès obtention de l’autorisation de mon assurance, mon opération a été programmée et cette fois je me suis faite assistée et accompagnée par ma famille.
Alors, deuxième opération : douze heures au bloc opératoire au cours desquelles on ouvrit ma mâchoire pour enlever le métal puis ouvrit aussi l’une de mes jambes pour y prélever un os au périnée pour greffer à la mâchoire. Cinq jours dans un semi-coma. Trois jours en réanimation après mon réveil et puis deux semaines d’hospitalisation. Dès mon réveil, j’eus tous les spécialistes à mon chevet : mon chirurgien, un psychologue, une nutritionniste, un spécialiste de la jambe (je ne sais plus comment ça s’appelle cette spécialité), un généraliste, un traumatologue, chacun avec ses assistants. Chaque matin j’avais une foule de médecins en blouse blanche autour de moi (un peu flippant).
Cependant, j’expérimentai un aspect plus sombre lors de cette deuxième opération a travers des délires accentués dû aux drogues anti-douleurs qu’on m’injectait ; mon visage complètement déformé me donna la phobie des miroirs pendant des semaines au point où je voyais un autre monde chaque fois que je regardais à travers une simple vitre. Des visions terrifiantes me hantaient jours et nuits, et je n’arrêtais pas de répéter en pleurant : « je suis devenue folle. Ce n’est pas possible de voir ce que je vois. Je suis folle ».
Les membres de ma famille et les amis qui me rendirent visite furent d’une grande aide pour m’aider chaque fois à me rappeler le monde réel, et la prière fut la première chose à laquelle je m’accrochai dès que je repris conscience.
J’ai dû réapprendre à marcher, à parler, à manger et même à compter les jours.
Je me rappelle du jour où je suis enfin sortie de cet l’hôpital. La lumière du jour sur mon visage. La couleur du ciel. Le bruit des feuilles et branches des arbres ; le klaxon des voitures et surtout l’air pur que je respirais à plein poumons. Je n’arrêtais pas de me répéter : « je suis en vie. Je suis dans le monde réel. Je suis en vie. ».
J’ai beaucoup à raconter en fait : mon boulot pendant toute cette période ; mon séjour à l’hôpital ; ma convalescence dans différents pays ; mes combats spirituels et mon retour au travail. Il me faudrait peut-être écrire un livre.
Le sentiment que j’ai aujourd’hui en racontant brièvement cette expérience c’est d’avoir accueillie un nouveau moi. J’ai besoin de m’écouter plus qu’avant pour me reconnecter à mon corps et à ma vie.
Ce que je me dis à moi-même chaque jour et autour de moi, c’est que oui je vais mieux et je peux partager mon expérience. Une expérience certes lourde, douloureuse, qui m’a marqué au fer rouge, mais toute aussi instructive et transcendante. J’espère de tout mon cœur que cette histoire inspirerait quelqu’un ou aiderait une personne à éviter certaines erreurs notamment, négliger la valeur de la chaleur humaine autour de soi, ignorer sa santé mentale et faire passer son travail avant tout. Rien ne vautni notre vie ni notre santé.
Tout était partie d’une consultation pour un alignement dentaire.
Fleur Zeta



En lisant cet article profondément humain, on ressent tout de suite la force et la vulnérabilité de ce récit. Ça m’a touchée dès les premières lignes, un peu comme quand on cherche à comprendre le monde et ses cultures à travers des objets ou des univers inspirants, comme ceux qu’on peut découvrir sur https://www.deguideco.fr/. Ce témoignage met vraiment en lumière ce que vivent certaines personnes derrière le mot “humanitaire”, souvent idéalisé mais tellement exigeant pour le corps et l’esprit.
Le parcours raconté ici est bouleversant : l’errance médicale, la solitude, la douleur, le déni, puis la lente prise de conscience que quelque chose ne va plus. On ressent à quel point le mental peut vaciller quand le corps souffre, et…