Mon bel harmattan
- Fleur Zeta

- 14 janv. 2019
- 4 min de lecture

Quand on parle de la saison sèche, on pense la plupart du temps à la souffrance. A l’image de ces bœufs dont la maigreur a déjà commencé à entamer le corps, signe d’une probable insuffisance alimentaire. Ici, dans notre région de travail, au début de cette saison, on vit très souvent le froid glacial chaque matin et dans la nuit, suivi d’une chaleur en journée qu’accompagne un vent sec. Quand j’étais au lycée, notre professeur de géographie appelait cela l’harmattan. Il nommait aussi un autre type de vent, la mousson, que je n’ai jamais sentie ou pour mieux dire je n’ai jamais su à quelle période de l’année il se faisait sentir. Cette fameuse mousson. Pourtant je me rappelle avoir validé haut la main cette matière au lycée. Curieux quand même comme toutes ces leçons du lycée se font vite oublier une fois qu’on commence à se poser de vraies questions existentielles.

Revenons à notre harmattan. Sec, froid, chaud et poussiéreux. Sans me rappeler mon cours de géographie de la 4e (je crois !), je sais par expérience qu’il est ainsi notre bel harmattan. Dans cette région du Cameroun, l’Adamaoua, située entre l’Est (paysage équatorial et son climat subtropical) et le Nord (paysage de savane et climat désertique), notre bel harmattan pointe plus fort son nez dès que les fameuses fêtes de fin d’année se dissipent. Le froid glacial commence à vous gifler le visage et réveiller le cerveau dès l’aube. Ce vent du désert du Sahara souffle fort et soulève la poussière en produisant une brume parfois tellement opaque.
Quand on vient d’arriver, ce climat vous secoue car passer du très froid au très chaud tout au long des journées, et ce pendant des mois, n’est pas facile à digérer pour un organisme non initié. Il annonce la saison sèche !
Certains parmi vous vont tout de suite penser qu’un paysage si sec est forcément pénible et n’apporte rien de beau. Mais moi, l’humanitaire a contribué à forger en moi la capacité à voir le beau même là où la plupart diront qu’il n’existe pas (bien qu’il faille reconnaitre quand même qu’il faut parfois beaucoup plus de concentration dans certaines situations pour en voir la beauté…). Alors ce paysage sec que vous avez vu, moi je l’aime. Pour moi il n’est pas synonyme de souffrance, d’insuffisance ou de soif. Pour moi, il est une belle métaphore de la vie. Cette belle nature changeante.
En vérité, chaque saison vient avec une couleur sentimentale. La saison sèche me fait penser à de l’or. Qui me dira que l’or n’a pas de valeur ? Qui me dira que l’or n’est pas beau ? Qui me dira que l’or n’a pas de couleur ? Eh bien moi cette période de l’année me fait penser à l’or. Mon bel harmattan au climat si rude, il m’a appris a aimé le paysage de la saison sèche. Il m’a appris a interprété sa couleur. Il m’a appris à voir au-delà de la rudesse du vent et du flou de la poussière.
Mon village d’origine est en pleine forêt équatoriale, là où l’on peut encore respirer l’air pur et ressentir le doux vent qui siffle entre les arbres en nous caressant la peau. Même en saison sèche, ce vent est doux et l’air toujours aussi bon. On se plaint facilement de la chaleur ailleurs, car trop habitué à la belle humidité de la forêt. Aujourd’hui que j’aime le paysage presque désertique de ma zone de travail, on pourrait penser que les deux amours ne peuvent cohabiter. Pourtant si ! J’ai la nostalgie de ma belle forêt, je l’aime toujours aussi fort mais actuellement, je vis un autre amour tout aussi fort. Il ne rivalise en rien mon 1er amour : chacun à sa place. J’ai besoin de cette douceur sur ma peau et de cet or sous mes yeux.
Qui l’aurait cru ? Qu’aujourd’hui je serai en train d’écrire un texte d’amour à mon bel harmattan ! Pourtant c’est ainsi. Je ne pense pas avoir réussi d’ailleurs à traduire ici tout ce que je ressens de bon quand je vois ce paysage défiler sous mes yeux lors de mes descentes sur le terrain. Ce sentiment d’infini !
Dans ma forêt je n’ai pas cette vue. Mes regards se cognent toujours aux arbres, aux fleurs, aux oiseaux, aux écureuils, aux papillons, aux antilopes, aux porcs épics, et j’en passe. Ici mon regard est unique et s’élance toujours plus loin à perte de vue. Je n’ai pas de limite sinon le ciel. Les herbes et arbustes sont sagement recroquevillés pour laisser courir mon regard et mon imagination. Il est beau ce paysage d’or !
C’est mon bel harmattan. Traumatisant mais magnifique dès qu’on creuse plus profondément dans ses caractéristiques.

Dans pas longtemps, on retrouvera la belle verdure que précède cette période de jeûn. A l’image de quelqu’un qui est allé se ressourcer. Belle qu'importe la saison.
Si vous êtes de passage un jour dans cette région du pays, en cette période de l’année (de la mi-novembre au mois de Mars de l’année suivante), essayer de penser à ce texte et regarder avec votre cœur. Vous verrez cet or. Pas besoin d’être humanitaire pour cela ! Mais moi c’est l’humanitaire qui me l'a fait découvrir. A vous de décider ce qui vous le fera découvrir et bonne dégustation.
Fleur Zeta




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